Ivan Bessonov à la Fondation Vuitton


Rarement sort-on déçu de l’Auditorium de la Fondation Vuitton, tant la programmation distillée au fil de la saison est intelligente, surprenante, et a le bon goût d’éclairer aux yeux du public parisien de jeunes talents fascinants et souvent méconnus. Ce fut Martin James Bartlett le mois dernier, ce sera ce soir au tour d’Ivan Bessonov, timide, à la silhouette élancée de grand flandrin et au teint d’une blancheur d’albâtre orné d’une magnifique toison d’or. Encore sur les bancs du célèbre Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, ce jeune garçon de 17 ans est une émanation de la grande tradition du piano slave.


La première partie du programme s’articule autour du modèle des suites de danses baroques en mettant en regard Bach et Debussy dans la Partita n° 4 et la suite Pour le piano. Ce qui frappe d’emblée dans Bach est la qualité d’articulation au service d’un discours d’une fluidité rare. Chez Bessonov la notion de respiration prend tout son sens, non seulement dans l’« Ouverture » et l’« Aria » inspirés de l’opéra, mais également dans les autres pièces de danse. Cette respiration va de pair avec le délicieux sentiment de souplesse, de limpidité, de liberté de ton au service du dessin de la phrase à laquelle le pianiste est toujours attentif. S’il y a une dimension essentielle qu’il intègre dans son jeu, c’est qu’il n’est nullement nécessaire d’épaissir une voix pour la mettre en valeur : la déployer tout en pianissimo ou la ceindre d’une articulation plus détachée la sublime souvent davantage, et a le bon goût de ne pas charger l’air ambiant d’une lourdeur malvenue. Ainsi cela sert-il l’« Allemande » ou la « Sarabande » magnifique de profondeur et d’introspection, tandis que la diversité, la maîtrise et l’intelligence des articulations confèrent à la « Courante » une saveur inimitable.

Le pianiste se fait grand coloriste dans la suite Pour le piano de Debussy. Les teintes de sa palette sonore sont des plus subtiles, souvent admirables, et savent honorer l’aspect pictural d’une telle composition. Il a néanmoins tendance à théâtraliser à outrance. Par des ralentis excessifs dans le « Prélude » ou quelques effusions trop effrénées dans la « Toccata », il semble confondre nuance et mouvement, troublant inutilement la ligne debussyste. Tous ces effets, quelque peu artificiels, insufflent une dimension narrative quasi cinématographique à une musique qui n’en a absolument pas besoin. Cela conviendrait à d’autres compositeurs, surtout que la réalisation technique est irréprochable, mais on perd ainsi chez Debussy toute l’élégance dans la sobriété et l’envoûtement par les uniques coloris qui font pourtant le charme de cette musique typiquement française.

Bessonov évolue en terres familières tout au long de la seconde partie placée sous l’égide de la musique russe. Les Études-tableaux op. 39 de Rachmaninov lui vont comme un gant et, s’il reste un coloriste hors pair, ce qui posait problème dans Debussy – un manque de retenue au service d'une théâtralité – devient un atout dans ces pièces aux veines narratives particulièrement évocatrices. Quel investissement de tous ses nerfs et son corps dans l’« Allegro agitato » redoutablement électrique ! Les spasmes brutaux agissent telles des décharges frénétiques. La virtuosité débridée déployée au service de ces pièces ne semble jamais corrompue par le désir de briller tant le pianiste reste sincère et fidèle à l’expression qu’il veut transmettre. Son seul écueil consiste en ce qu’il a tendance à parfois trop timbrer la mélodie de la main droite. Ainsi en est-il du « Lento assai » : le toucher est parfait mais l’amplitude est celle d’un pianiste désireux de projeter la mélodie jusqu’aux derniers rangs d'une salle nettement plus grande.

Place à la suite de concert du Casse-noisette de Tchaïkovski remarquablement arrangé par Pletnev. Si l’on retrouve l’excès de projection de la main droite présent dans Rachmaninov, le reste n’en est pas moins admirable, tant par l’intelligence musicale que par la réalisation technique. Selon quelles clartés sonores il nous fait voyager dans ces univers pittoresques ! Les sonorités diaphanes virevoltant autour de la Fée Dragée sont d’un cristallin désarmant, tandis que la large plénitude sonore de l’« Intermezzo » imbibé de fragilité et de douceur contraste avec la succulente impudence de la danse russo-ukrainienne trepak pleine de mordant, avant d’emporter l’auditeur selon les longues arabesques du « Pas de deux » final, poignant à souhait.

Bessonov nous livre enfin deux de ses compositions. Caustiques et élégantes, d’une écriture très pianistique, sensibles au chant tout autant qu’aux teintes. Quoi de mieux en guise de bis que de finir par le Clair de Lune de Debussy dans cet auditorium où l’on aperçoit derrière les parois de verre les reflets des lumières nocturnes sur l’eau ruisselante ? Ce récital nous aura prouvé toute l’intelligence musicale de ce jeune garçon – Ivan Bessonov : un nom à suivre.

 

Von Sylvain Gaulhiac, 25 November 2019

 

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